bruitages

Il y a quelqu’un ?

Dans le disque dur d’un ordinateur, le chemin Bureau / Famille / Moi / XXX / Microsoft / BusinessReporting / Ecriture / Document251.doc mène à un texte, crée le 10 mai 2010.

« Mes parents me manquent. J’ai envie de baiser. Le pot de Nutella est vide.

Je suis chez mes parents. Je baise une fille dans les toilettes de l’entrée. Le pot de Nutella est plein.

Ma mère a fait les courses. Je hais mes parents. La fille me suce. L’huile de palme me donne un sentiment de puissance destructrice. J’attends dans le désert des tartines.

Je sens quelque chose. Quelque chose comme un viol. On me viole. Un écrivain viole ma pensée. Il est là, je le sens, mieux que je ne sens sa bouche à elle. Mieux que les câlins décevants de maman. Montre toi, écrivain, et fais moi un câlin.

J’ai 40 ans. Deux enfants. J’ai fait le cliché tout plaquer me reconvertir changer de vie changer le monde abandonner crier échouer. Je suis la banale baleine du changement.

J’ai fait tout ça. J’ai fait l’analyse. J’ai fait le développement durable personnel la décroissance le gilet jaune gris vert noir la gay pride la grève de la faim l’hédonisme Ibiza la défonce l’éducation positive le SM sans gluten le black bloc bio la méditation en pleine Constance. J’ai fait tout ça pour échapper aux deux corps du moi.

Mais l’écrivain est là, toujours, qui suce ma cervelle et l’étale en mots lignes ponctuation. Je n’arrive pas à lui échapper. Je pense donc je fuis. Lui s’assure que le débit de la fuite est constant.

Maman hier m’a dit que je devais appeler mes enfants, qu’à 40 ans. Que je leur manquais. Que c’était bête de les appeler par d’autres prénoms que les leurs. Ce qu’on arrive à négocier dans la folie, c’est dingue. La chambre du bas est trop petite. Je touche tous les murs quand je m’allonge en étoile. C’est humiliant. Un lit superposé pour mes deux corps. Deux corps, c’est trop. Je n’arrive pas à gérer. Tout est trop petit. Trop vécu. Trop frotté. Ce démon qui fait dériver ma vie sur le papier par un branchement que je ne trouve pas. Quel intérêt a t-il ? En quoi suis-je intéressant ? Papa est fier de moi. Il me dit malgré tout ce que tu as fait je suis fier de toi allez reprends toi je suis fier de toi retourne avec ta femme et tes enfants je suis fier de toi tu sais un jour on ne sera plus là les courses de maman les bras de maman les toilettes pour les filles d’un matin le compte en banque le conseiller l’agence un jour je suis fier de toi tout aura disparu et tu seras là sans. Alors il s’arrête et l’escalope ne lui dit plus rien. Est-ce qu’il est branché à la pensée de l’escalope ? Est-il écrivain, mon père ?

Ma sœur. Mon père. Ma sœur. Tout est là. C’est de sa faute à elle si Nutella et la suite. Ses seins à la vanille. L’étroitesse de la vie familiale contemporaine. Cellule. Comment ne pas découvrir la sexualité en famille dans un tel endroit ? Avec une cheminée et une console de jeu. Le pot de Nutella. L’huile de palme qui donne envie de tout détruire. Baiser un orang-outang. Et pourquoi pas ? Papa serait fier de moi, c’est sûr. Ça ne me dérange pas.

Ça se calme. Je connais. Ça fait toujours ça le jeudi matin, quand l’écrivain prend son café. Le calme avant le plus grand calme. Le calme avant un calme terrible. Le calme qui te fait réclamer tout et son contraire. Tu t’agites tu te débats c’est le délire. Calme. Bien assis sur ta chaise. Les enfants à l’école. Calme. Tu es en pleine dictée, mais tu n’écris pas du tout ce que dicte la maîtresse : « La plante verte pousse sur les cheveux hirsutes de l’homme malade de sa planète tandis que surgit le mou grison infoutu de scotcher l’eau aux ailes des moineaux ». C’est bien, oui, mais ce n’est pas du tout ce que j’ai dicté, Madeleine. Madeleine. Je ne m’appelle pas Madeleine. Ah bon ? Mais comment alors ? Je n’ai pas de prénom, c’est papa qui l’a dit. Ah ! Il est bien ton papa. Oui. Papa encule les orangs outangs. C’est bien.

Je verse le ristretto dans le pot de Nutella et je touille. Plus rien. Disparaître. Dans la forêt. Devenir dessin animé. Ou canard. Disparaître dans la bouche de la fille et renaître. Non, ne pas renaître. Surtout pas.

Allô, chéri, tu vas mieux ? Reviens, les enfants t’appellent. La nuit, ils crient, ils bavent, ils disent papa, ils font les singes, ils perdent conscience. S’il te plaît. Nous t’aimons tant. Tu es tout. Oui ? Répète un peu pour voir. Je suis tout ? Ça me plaît ça. Tout. Ah, là on peut négocier. Tout comment ? Tout pourquoi ? Vas y, développe. Est-ce que je suis plus que le Nutella, que les seins de ma sœur, que mon propre papa ? Tout quoi ? Allez, trouve les bons mots et je reviendrai. Mais non, elle raccroche. Les œufs au plat. J’ai toujours préféré les œufs brouillés, bien baveux. L’oralité est un modèle essentiel d’étayage de toutes les motivations adultes. Vouloir, désirer, envier s’élaborent sur manger. Toi, écrivain, tu manges quoi ? Tu ne réponds pas. Petit salopard qui pompe ma substance, tu ne veux pas de contact. Pas de relation. Tu me dégoûtes. Tu veux comme un parasite. Vas tu me tuer ? Je n’ai pas peur de toi. Viens, viens. Qui me touche ? Dans le noir, qui je touche ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ?

Je pleure, ça y est, enfin, je pleure, je suis fier de moi. Je me filme pendant que l’autre écrit. J’envoie la vidéo à mes enfants. Je pleure. Quel beau cadeau ! Je suis vraiment un bon papa. En haut du lit superposé, on voit le pot de Nutella, je pleure et je suis en pyjama. La fille, on l’aperçoit à peine. Je devine l’écrivain, dans la forme du drap et la lumière au plafond. Papa n’est pas seul, ne vous inquiétez pas. Malheureusement, il n’est pas seul mais vous ne lui manquez pas.

C’est une blague, les enfants. En fait, rien ne me manque. Que le manque. Aphanasis. Extinction du désir. Chiez sur les bouddhistes les enfants, et enculez les orang-outangs. Extinction des espèces aussi. Tout s’éteint. Mais bien sûr, voilà la solution. Je coupe le son. Je coupe la vidéo. Je coupe la gorge. Extinction de voix. Le sang coule sur l’écriture.

Si les gilets jaunes se mettaient nus, ou en slips blancs, jamais les flics n’oseraient lever la main, et voir l’effet immédiat de leurs gestes. Bosses. Bleus. Plaies. Os. Chair. Cervelle. Salive. Lymphe. Les corps sont fragiles. J’en ai tué un. Il m’en reste un autre. Il a l’air plus serein. J’ai décidé de retourner chez moi. Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Comment ai-je pu faire tant de mal ? Et errer ainsi ? Maman, papa, soeurette, je pars. J’ai une vie, une femme, des enfants, un travail. L’autre corps est plus fiable. Au revoir. Je vais manifester ma joie. En slip blanc. Que le sang coule sur le corps de l’homme vivant. Bonjour les enfants, voilà papa ! Alors, je vous ai manqué ? J’ai apporté du Nutella. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? »

Près de 8 ans plus tard, dans la nuit du 23 au 24 avril 2018, l’auteur du fichier document251.doc fait un rêve. Le matin, il se rue dans la cuisine.

– Il faut que je vous raconte…

– Ecoute, c’est pas le moment, on finit le petit déj’. Encore une fois tu t’es pas levé. Tu fais chier.

– Il faut que je vous raconte ce rêve. C’était horrible. Les enfants, horrible…

– Ta vie est horrible. Notre vie est horrible. Je vois pas comment ton rêve pourrait te faire peur. On est à deux doigts de la séparation, tu ne cherches aucune solution, les enfants sont malheureux. Ouvre les yeux putain, et mets les bols au lave-vaisselle.

– Mais justement, c’est un rêve sur le bonheur. L’angoisse absolue.

Elle se lève, fait signe aux enfants pour le pipicaca les dents les chaussures le manteau le cartable. Lui les suit, suppliant et excité.

– Dans ce rêve, après l’amour, on ne fume pas. Après le repas, on ne boit pas. Tout est heureux, on ne manque de rien, même pas de manque. C’est terrifiant. Tu te rends compte ?

– J’aimerais assez que tu ne parles pas de baise ni de ton alcoolisme devant les enfants, avant l’école. On a déjà eu assez de remarques de la maîtresse.

– Mais c’est un rêve important. Je veux dire, pas que pour moi ou pour nous. Ne sois pas mesquine.

– Quoi ? Quoi ? Pas mesquine ? Parce que toi maintenant tu es en route pour sauver l’humanité ? Avec tes livres illisibles, ton pyjama H&M et ton haleine sans gluten. J’en ai marre de tes conneries.

Les enfants regardent leur père. Un grand Playmobil aux bras rigides et aux cheveux bizarres. Ils sortent sans lui dire au revoir. Claquement de porte. Elle crie dans les escaliers parce que le grand ne montre pas l’exemple.

– Il faut que je vous raconte.

Il revient dans la cuisine, finit les bols de sa famille en ruines. Parle seul.

– On vit tous dans un monde heureux. Tous. On se contente de ce qu’on a. Et on a tous beaucoup. Il n’y a pas de comparaison. Et il y a de la comparaison. Tout est dissous. Aucune contradiction ni conflit. Les conflits se finissent bien. Les contradictions sont joyeuses. Dans les fêtes, on prend des drogues anxiogènes et on savoure des crises d’angoisse, avec ses amis. Plus personne ne meurt de faim ni de suicide. Les fous sont aimés. Tout le monde s’aime. Non mais il faut se rendre compte. C’est atroce. Ceux qui ne travaillent pas travaillent quand même et sont payés. La monnaie, c’est les contacts de la main. On se touche tout le temps. Ça me dégoûte. J’ai joui. J’ai joui pendant ce rêve. L’horreur. Aucun sein, aucune nana. Rien d’érotique et j’ai joui. Mon pyjama H&M. J’espère que les enfants n’ont rien remarqué.

Il veut mettre les bols au lave-vaisselle. Il est plein. Il se met à ranger la vaisselle sale dans les placards.

– Tout va bien. Je veux dire, il y a des machines, des esclaves, des guerres. Mais tout le monde sourit. Ils sont ravis, extatiques. Le monde parfait. Comment ai-je pu faire un rêve pareil ? Moi !

Une pile d’assiettes sales vibre sur le bureau, au rythme de la masturbation et des deux glaçons qui se cognent contre le verre de whisky. Le son est très bas.

– Je dois me reprendre, c’est important ce que je viens de rêver. Je ne peux pas laisser ça filer. Je dois raconter aux autres. Il faut que le monde sache. J’ai peur, j’ai peur. Je dois me branler. J’ai peur. Je suis tout excité.

Il réduit la fenêtre qui fait des bruits de bouche et ouvre le dossier écriture. Il tape son rêve.

– Je dois annoncer la bonne nouvelle au monde. Quelle ironie, moi le moins croyant, je deviens messie. Le bonheur est possible, il est là, c’est affreux. Notre vie de famille, là, elle est formidable. C’est ça le secret, tout est là sous nos yeux. Il n’y a rien à voir. Le sourire et le contact de la main pour payer l’autre.

Il regarde sa main, un peu rigide, maladroite, toujours trop ouverte ou trop fermée.

– Tout est possible et ça ne fait rien. Ils étaient si heureux dans ce rêve. Vous voyez, il n’y avait aucune pauvreté psychique. Tout le monde savait exactement quoi faire, ne pas faire, ne rien faire, sans que cela pose le moindre problème. Le malheur avait disparu. Une femme refuse tes avances. Tu es viré de ton job. Tes enfants te détestent. Tu hais les racistes et les carnivores. Aucun souci. Tout ça avec le sourire. Cool. Ça va. C’est cool. La tyrannie. Tout est cool. Frais. Refroidi. Sans rien à réchauffer. Cette fille qui mange sa glace et le chien qui la mord au mollet. Cool. La glace tombe. Cool. Le père explose le chien avec son sac. Cool. Tout va bien. Une petite musique protège le monde de la négativité. On fait tout pareil qu’aujourd’hui, heureux. Il en faut vraiment très peu pour être heureux. Merde, c’est flippant. Je parle comme Balou.

La porte claque à nouveau.

– Il y a quelqu’un ?

– Balou ? J’ai bien entendu Balou ? C’est pour lui que tu te prends quand tu es seul à rien foutre à la maison ?

– Je ne fais pas rien. J’écris mon rêve. Tu es revenue, tu ne vas pas au travail ?

– Tu écris la bite à l’air maintenant ? Alors, Balou, tu peux la ranger s’il te plaît, j’ai à te parler.

– Oui, c’est cool.

– Oui, c’est cool. Et c’est fini. Tu sais ce que les enfants viennent de me demander dans la voiture : si je t’aimais, et pourquoi ?

– C’est chouette. Tu as répondu quoi ?

– Chouette ? Tu crois que des enfants équilibrés demandent ça à leur mère ? J’arrête. Je veux la garde complète, une pension, et plus jamais de tes nouvelles. J’ai aimé un dingo irresponsable onaniste déguisé en poète danseur tibétain. Quelle erreur ! Quelle triste erreur !

Il remonte son bas de pyjama. Avec un grand sourire, il pose sa main sur l’épaule de sa femme, qui recule.

– Le bonheur. Je t’avais dit. Tu cèdes à l’horreur d’un monde heureux possible là maintenant tout de suite. Mon rêve m’a ouvert les yeux. Je t’avais dit que c’était difficile, non, je ne t’avais pas dit ?

Elle lui crache au visage. Il ferme les yeux. Nouveau claquement de porte. Blessé, il enlève les grands paniers blancs du lave-vaisselle et essaye de rentrer dedans. Quelques extrémités sont encore dehors. Est-ce que ce rêve vaut quelque chose ? Les bols des enfants sont là, pas loin. Le lait teint par le chocolat des céréales sèche doucement. Tous les matins. Bols. Lait. Céréales. Lave-vaisselle. La vie quoi ! Et puis une nuit, ce rêve. Le bonheur ! Qu’il faudrait abandonner ou taire. Il replie la porte du lave-vaisselle en la tenant par le petit clapet qui se ferme sur le produit de nettoyage. Bols. Lait. Céréales. Enfants. Ils grandiront quand même. Il s’endort là. Et refait le même rêve. Jouit encore. Et encore. Et encore. De la douleur crémeuse, à l’état pur, dans son pyjama H&M. Une vraie drogue.

Le soir, elle rentre. Les enfants sont sous la douche. Elle enclenche le programme 75° du lave-vaisselle, par réflexe. L’homme meurt, brûlé et noyé. En ouvrant le lave-vaisselle le lendemain matin, elle ne sera pas surprise. Avant que les policiers n’arrivent, elle efface le dossier « Ecriture » de l’ordinateur de l’homme et la possibilité du bonheur pour l’humanité toute entière. La bonne nouvelle ne sera pas répandue.

Les enfants se lèvent. Papa n’est pas là ? Non, papa est parti en voyage. La petite : en voyage d’enfer ? Oui, c’est ça. Un voyage. Dans une boîte en fer. Nous aussi un jour, on prendra l’avion, hein maman ? L’avion, ça pollue les enfants. Si vous pouvez, marchez ou faîtes du vélo. C’est important la bonne éducation, même au bord du gouffre. Finissez vos céréales. Et surtout, ne mettez pas vos bols au lave-vaisselle, il est plein.

Elle accompagne les enfants à l’école. Puis revient. Le corps propre, rouge, gonflé d’eau n’a pas bougé de la machine.

Sur son ordinateur à elle, elle crée un nouveau chemin : Bureau / Rien / Pourquoi / Skip / Document1.doc

« C’était pas censé arriver. D’être enterré là. Maman. Maman, s’il te plaît. Maman, j’ai besoin de toi. Maman. J’appelle maman, à 46 ans. C’est pathétique. Mais je m’en fous. J’ai besoin de toi. Je sais que t’es morte. Mais je m’en fous. La mort, ça compte pas. Comment j’en suis arrivé là. Enterrée comme. Comme. Je trouve pas. Y’a pas de comparaison. Y’a même pas d’explication. Ou y’en a trop, c’est pareil. Je les ai ressassées les explications. Les fautes. Mes fautes. Les déterminants sociologiques. Les détails généalogiques. Les fautes du système familial. Ça m’avance bien tout ça. Maman, je t’en supplie. Papa aussi. Oui, papa, pourquoi pas aussi. Vous m’aimiez, hein. Il demandait s’il y avait quelqu’un. La plus terrible question. Il y a quelqu’un, papa, maman ? Oui. Oui. Alors venez. Je suis planté là. Terré. C’est de la merde, la terre-mère. La terre, elle en a rien à foutre. S’il vous plaît. Juste moi. Me sauver moi. J’ai rien voulu de tout ça. Je regrette. Je regrette tellement. C’est horrible ce que j’ai fait comme tout le monde. Comment je suis partie toute belle avec un grand sac noir. Comment j’ai craché dans la soupe et trahi tous les idéaux, même les plus conformistes. Trahi l’ado. Trahi l’enfant. Trahi les enfants. Trahi mes enfants. Les lits. Je me suis bien foutue dedans. Maman, comme quand j’étais bébé, toute neuve, innocente. Avec du caca pur et des cris auxquels on répond. Répondez. 46 ans. Merde. C’est la fin. Comment j’ai pu en arriver là. J’étais belle, ma robe rose. Rose. Je ne sais pas. Rose. C’est bien, rose ? C’est bien le rose ? Je chiale. Pauvre fille. Femme. Vieille. Morte. Nulle. Minable. Médiocre. Inconsistante. Tout ça doit finir. Mettre fin à mes jours. Là. A coups de mots. Me répéter les coups de couteaux. Les coups de feu. Il était terrifié. Je revois son visage. Et eux. Les enfants. J’ai fait ça. Ce n’est rien. Rien. Ce n’est pas arrivé. Parce que tout le monde le fait. Alors ce n’est rien. Rien ne m’est arrivé. Je suis morte enterrée vivante posh upper classe l’élite la femme modèle. Le vent. Maman. Papa. S’il vous plaît. Le vent sur le visage. Le petit vent frais. Soufflez. Soufflez moi quelque chose. Une odeur. Je ne sens plus rien. Coup de couteau. Mikado. Je trichais. J’enlevais et ça bougeait et ils faisaient semblant de ne rien voir et je gagnais et tout ça la vie entière à chaque niveau avec tout le monde ça bougeait de plus en plus je gagnais et ils faisaient semblant de ne rien voir pour mon plaisir pour que je ne sois pas déçue pour que je les aime encore de faire semblant la petite fille au Mikado et les gens droits et mes doigts qui les manipulent mes beaux doigts roses. Roses, c’est bien. Rose dans le rose. Les doigts de petite fille qui rentrent dans la chair des gens et les tuent dans un grand sourire semblant pour ne pas la rendre triste la petite fille vas-y tu peux tu as le droit rose c’est bien. Je n’ai jamais rien retiré de la vie qui n’ait fait bouger le reste qui n’ait déchiré la peau souriante des gens. Pas de conséquence. Vas-y ma fille. Pas de conséquence. Lavie-vaisselle. Tout se nettoie. Brillant, comme si de rien n’était. Rien n’était. Même les hommes. Bols. Hommes. Bols. Hommes. Bols. Mikado. Bols. Hommes. Mikado. Coups de couteaux. Voilà, à coups de Mikado. Dans la gorge. Une extinction de voix. »

Les enfants rentrent de l’école. Ils ont les clés. Ils sont bien éduqués. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Papa, maman ? Ils ne crient pas. Pas tout de suite. Dans quelques années, peut-être. Lors d’un atelier de thérapie par le cri. Ils feront le bon cri, comme de bons enfants. Ils retrouvent maman les Mikado dans la trachée papa tout plié dans le lave-vaisselle. Maman ? Papa ? Maman, tu as gagné, rien n’a bougé. Papa, tu as raison, le bonheur juste là. Ils nettoient des bols de céréales dans l’évier et prennent leur goûter. C’est important, d’être bien éduqué, surtout quand il n’y a personne.

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Dé-lire

Le temps n’existe pas.

Relis.

Le temps n’existe pas.

Est-ce que tu as relu la première phrase, obéissant, acceptant de te laisser guider, ou as-tu lu tout de suite la seconde, cochon sans égard pour mon peu d’autorité ?

Est-ce différent : lire une seconde fois la première ligne ou une première fois la seconde ligne ?

Est-ce différent du point de vue du temps ?

Du temps a passé.

Tu aurais aussi bien pu faire autre chose. Détourner le regard. Vaquer à de plus intéressantes occupations. Lire des choses compréhensibles. Mais tu as relu. Et tu t’es arrêté là. Ou là.

Re-lire. Comme on repeint une pièce en blanc.

Le temps n’existe pas.

Délis.

Le temps n’existe pas.

Dé-lire. Comme on détruit les murs.

Dé-lire. Défaire la lecture. Faire qu’on n’a pas lu ce qu’on a lu. Revenir en arrière. Ne pas avoir à oublier. Faire que ça n’ait pas été.

Le temps passe.

Est-ce que le temps marche ?

Peut-il marcher à reculons ?

Le temps.

Une idiotie du langage. Putain de langue maternelle. En vouloir à maman pour tous les fourvoiements-vouvoiements-tutoiements que se permet l’esprit avec le monde.

Tu-toi-ments.

Tu-toi-temps à quoi, bordel de merde ?

Dé-lire. Dé-lier. Fou à dé-lier.

Atomisés comme des bombes H. Avec le sourire du bombardier. Cool. Deux oo, comme dans gougueule.

Je suis seul-à-lier.

Tout est défait. Une grande défaique avec un strabisme dans la bouche. Les dents de travers qui mordent la nuit de pain.

Les cadres ont volé en éclats. C’est déjà tellement du passé. Le temps n’est plus là.

Il faut avancer dans le temps nul. Voler avec éclats. Sortir de la contre-addiction pour la parade-diction.

Dé-filer. La laine des moutons. Dé-filer la métaphore. Pas de pull pour l’hiver qui vient. Etre nu-à-lier.

Le cadre existe. En fait. Tu ne tueras point. Tu ne voleras point. Tu élèveras tes enfants. Tu feras de ton mieux. Tu feras des efforts. Tu ne te battras que si vraiment tu es atteint.

C’est clair, non ?

Pourquoi s’en offusquer ?

Pourquoi faire semblant que la littérature peut changer cela ?

Pourquoi à 40 ans se faire chier avec ce con de 20 ans qu’on a été et qui était embourbé dans des contradictions et illusions ridicules ?

Pourquoi ici ne pas faire semblant ?

Pourquoi ne pas oser être un con de 40 ans qui regarde en face le quelconque qu’il est, et fermer sa gueule. Et n’écrire rien.

Dé-écrire.

Ce serait si facile. Il y a une touche pour cela. En haut à droite. Une flèche qui va vers la gauche. Comme si l’avenir était forcément de droite. Et l’effacement de gauche. Le scrupule. Le remords. L’erreur. La dénégation. L’éradication. La tromperie. La trahison. De gauche.

Et puis, juste en-dessous. La touche à la ligne.

Le saut à la ligne est aussi à droite et pointe aussi vers la gauche.

On passe à autre chose.

Autre paragraphe.

La mise en page est une scénographie politique de l’esprit. Gouverner le peuple de ses significations.

Le fou-à-lier ne ponctuait plus. Tout était lié.

Le fou à dé-lier saute des lignes tout le temps. Et même des pages. Des livres entiers.

Sauter des lignes comme on saute des haies.

Est-ce que sauter quelqu’un, c’est comme sauter une ligne ? Passer à autre chose alors même qu’on est sur l’autre ? L’autre-chose.

A la ligne.

Où en étais-je ?

Ah, oui !

Dé-écrire.

Défaire la description du monde. De soi. Des émotions. Œuvrer à la dé-fête. Au n’importe quoi ambiant.

Rien ne va plus.

Je ne demande plus comment ça va. Ni où ça va. Bonjour, où ça va ?

Je ne dis plus bonjour. Ici.

Ici, c’est là où je peux ne pas dire bonjour. C’est simple, non ?

Ici, le temps n’existe pas.

Merci maman, qui m’a donné la poésie, pour lutter contre le piège du temps, que m’a tendu maman.

Dé-lier le texte, sauter le sens.

Il n’y a pas de touche ni de raccourci pour sauter le sens.

Si j’étais le futur Steve Gates, j’inventerais des touches ou des raccourcis qui font comme l’esprit. La touche je passe du coq à l’âne. La touche je le veux je le veux. La touche je disparais. La touche calcule la meilleure trajectoire de vie heureuse. La touche confort. La touche erase confort. La touche qui invente des touches. La touche qui détruit toutes les touches. La touche où quand tu mets le doigt, tu deviens une touche sur le clavier de quelqu’un d’autre. La touche où quand tu appuies, tu existes en veille. La touche qui te prend pour une batterie de secours. Ça doit être bien, d’inventer des touches.

Le bonheur n’a pas de touche. Citation pour éphéméride et recueil de citations.

Fuck happiness. Graffiti pour black block.

Ce qu’on se fait baiser avec ce concept idiot de bonheur.

Avec le but dans la vie.

Avec le sens de la vie.

Avec la vie bonne.

Se sortir ces merdes de son crâne.

Les moments les plus beaux sont suspendus au cul du temps. Crottes au chocolat qui gouttent aux yeux de l’enfant perdu pour toujours, et qui ne cherche pas à retrouver son chemin.

Enfant. Cul du temps.

Fumer dans un lit.

Masser un sein.

Se mettre en colère.

Tout perdre et l’effacer.

Un geste qu’on apprend tôt. Slider. Effacer. Cliquer. Liker. Unsubscriber. Payer. Renvoyer.

Et si c’était bien ?

Jouir comme certains Romains de la fin. Jouir comme les barbares du début. Ou les derniers chrétiens.

Tout le monde parle de la fin. De l’apocalypse. Mais rien ne finit.

Le temps n’existe pas.

Nous avons tout bâti sur un concept idiot.

Chaque matin, la couche d’Antonin est pleine d’un gros pipi qui a débordé. Voilà ce que c’est que la vie. Antonin sourit. Il apprend à parler. Et quand il aura bien appris le concept de temps et de bonheur, il ne mettra plus de couche. Il sera perdu à jamais.

To do list : penser à vacciner Antonin contre l’idée de temps et de bonheur.

Crotte au chocolat.

Le temps n’existe pas.

Relis.

Le temps n’existe pas.

Alors, est-ce différent cette fois-là ?

Pas de réponse.

Tu es seul-à-lier.

Seul à dé-lire.

Recette du bonheur (très facile)


Ceci une recette qui ne nécessite ni beaucoup de compétences en cuisine, ni beaucoup d’argent. Elle va ravir vos invités et votre famille.

Prenez un homme, bien fait, mûr, viril, beau, si possible cultivé et – encore mieux – en plein air, vif, ferme, qui accepte de se laisser cuisiner. Un homme comme moi, quoi.

Enduisez le d’huile de sésame et de chanvre. Évitez l’olive, il sait pourquoi. Faîtes le revenir à la cocotte. La cocotte doit être rose, ronde, trempée dans le métal le plus épais et solide, munie de deux hanses ergonomiques, mais trop petite. Il est important que l’homme ne puisse entrer dans la cocotte que par la grâce d’un acharnement qui l’abîme.

Jetez violemment des pommes de terre ainsi que de l’ail. Les plus fins gourmets cracheront. On peut aussi péter, mais cela dépend du nombre de personnes.

Arrosez le tout de très bon vin. La meilleure bouteille du Super U. Flambez. Jetez le tout encore bouillant dans la poubelle.

N’ouvrez pas à vos amis qui sont venus de loin. Riez derrière la porte et pleurez quand ils partent. Couchez vos enfants sans brossage de dents. On videra le tube de dentifrice discrètement dans leurs lits, parce que caca boudin.

Le lendemain, ouvrez la porte à vos amis et attendez qu’ils reviennent. Ne faîtes rien d’autre, même si cela doit prendre des années. S’ils ne viennent pas, vous pouvez mettre fin à vos jours, mais assurez vous que votre famille sera à l’abri du besoin. On souscrira si possible à une assurance prévoyance. S’ils viennent, dîtes merci et servez un homme mûr cru. Le repas sera festif. Mettez Patrick Bruel ou Schubert. Pas Xenakis, il sait pourquoi.

Pour la cuisson, à feu doux pendant 20 ou 30 ans. Température recommandée, 37,5°C. Salez, poivrez abondamment, jusqu’à la nausée. L’idéal est de faire rendre le plat, car la loi de Mauss exige de donner, recevoir, rendre.

La peau un peu grasse de l’homme mûr peut être dégustée avec du comté très vieux.

Au Tibet et aux Etats-Unis, cette recette est interdite par la Constitution. Au Congo, on mange ce plat avec de la crème et du sang. Au Japon, silence. Au lieu, de.

Faire le ménage

Je fais le ménage

J’ai du déjà écrire ce texte

Mais comme on refait le ménage

Tout le temps

Disons tous les ans

On réécrit le même poème

Tout le temps

Disons dix fois de son vivant

Je fais le ménage

J’écris de la poésie

Et puis j’oublie

Je recommence

Comme si

Comme ça

Je fais le ménage chez moi

Dans ma maison, je veux dire

J’utilise du vinaigre d’alcool

Pour que mes surfaces

Soient ivres et pures

Comme un vers à soi

Comme un vers

De Baudelaire

Un intérieur bourgeois

Une odeur acide

Un chiffon marron

Un air placide

Un bras frénétique

Mon corps se secoue

Je fais le ménage

Ma femme vaque

A ses vaccuputions

Mes enfants dorment

Dans leurs draps

Propres

D’une semaine

Et demie

Mon ménage

Au vinaigre

Les vitres

Au vitriol

Le problème

Quand on fait le ménage

C’est que très vite

Ça déménage

Comme si

Tout ce que je faisais

Se défaisait

Par la seule force

Combinée

Des repas de famille

De la poussière des villes

Des crottes de nez séchées

Des gommettes sur le parquet

Des moucherons écrasés sur la fenêtre

Des sardines qui nagent dans le canapé

Des chaussettes trouées qui laissent passer les doigts de pieds

Du radon qui monte

Du son de la télévision de la vieille du haut qui descend

Des miettes de discussions sur l’avenir de l’humanité

Des champignons qui poussent sur la chaise de réflexion

Des racines qui prennent sous les disputes rapport au pognon

Je fais le ménage

Ça sent drôlement bon

C’est blanc

Tout brille

L’écran noir

La table en bouleau

Le front quarantenaire

Mon ménage est nickel chrome

Façon sucre glace

Période glaciaire

Tout resplendit la mort

La pierre

Même les plantes sont jolies

Il paraît

Que la bière

Et l’huile d’olive aussi

J’ai passé l’aspirateur

Dans les oreilles de mes enfants chéris

J’ai mis du bicarbonate

Dans les fesses de ma femme chérie

Mon ménage

N’est pas prêt

De déménager

Que ça au moins que j’ai fait

Comme une fête contre le pire

Résiste

A la grande défête du père-ire

Le couple

La famille

Faire bon ménage

C’est un travail

De tous les jours

Quand on a le temps

Nous

C’est tous les mois

Quand on a le temps

Ou tous les ans

Le plus souvent

Les tapis persans

Les livres sur l’étant

Les câbles s’emmêlant

Les lampes en paon

Tout me remercie

De renaître

Comme au premier jour

Je mets l’amour à la machine

Avec les trottinettes

Les protège-matelas

Et les torchons

Les verres à vin triste

Les bougies des soirées qui nous rident

Les mouchoirs en papier Derrida

Les selfies sans dent

Voilà

Le ménage est fait

On peut vendre

Et déménager

Pour emménager ailleurs

En nage

Affalé

Sur mon vieux faux-ça

Mon corps sali

Dans un salon impeccable

Je m’interroge

Faut-il

Se ménager

Pour faire bon ménage

Ou le remue-ménage

Est-il mère du ménage heureux ?

Obsédé par l’alternative

Je me creuse les méninges

Et partage ma perplexité

Avec mon épouse

Elle me dit

Philosauf

Arrête d’enculer les mouches

Et de te décrotter le nez

Jusqu’à la matière grise

Les mômes se réveillent

Tu prends le petit

Je prends la grande

Et faudra penser

A vider le lave-vaisselle

Faire prendre un bain

Aux bambins

Sans oublier les aisselles

Ce soir

Faudra ramoner

Bobonne

Et changer

La bonbonne

Y’a plus de gaz

Entre nous

Interloqué

Par cet esprit alité

Sur le plaid épais

Esprit avec lequel je suis

Pacsé-imposé-parentalité

J’attrape un chiffon neuf de poésie

Et me remets à l’ouvrage

Du ménage

De l’art d’oublier

Astiquant

Ses seins

D’une main

De l’autre

L’alphabet

Elle me murmure

Vache

Pas de rime qui tache

Chéri

Tu viens de faire le ménache

Parle-moi, je ne veux rien dire.

Je suis seul. Je marche dans la grande ville. Je passe. Je passe mon temps. Je passe mon temps à regarder les autres et à juger, jauger, comparer, m’interdire de le faire, recommencer, mépriser, jalouser, confondre, méprendre, nier, idéaliser, désirer, passer. Et puis, en moi, les flux, les mots, les images, les sensations, les affects, les vides, les anfractuosités de paysages fractals, les odeurs d’autoroutes de la pensée nulle, les clichés déterminés par mes positions sociales, les œillères, les vertiges d’idées possibles, les fatigues, les bifurcations qui font faire demi-tour, les connexions neuronales sans potentiel, les potentiels sans connexion neuronale, la millionième répétition d’un mauvais raisonnement, le balayage compulsif de mes intérêts, les petits calculs pour demain et les grands destins qui rient de moi, le visage riant de mes enfants et l’angle délicieux du ticket de métro dans ma paume de main. Tout ça, comme tout le monde, et unique au monde. Bizarre. En silence. Tant que je ne parle pas à voix haute. Tout ça, c’est mon petit trésor. Ma merde intime. Mon caca nerveux. Tout ce que mes nerfs produisent de chimie sorcière. Quelle est l’odeur hormonale de l’idée fixe ? Et quelle est l’aire cérébrale de cet espoir fragile ? Tout ça, c’est moi, et ça ne veut rien dire. Au sens où ça ne veut pas parler.

Et puis soudain, l’autre. L’autre qui insiste par le regard. L’autre qui te parle, te demande à manger, l’heure, de te pousser, de le regarder, pardon, merci, je peux ouvrir votre sac. Et soudain, toute cette bizarrerie intérieure, toute cette haute idée que je me fais de moi-même, tout cet indicible, tout cet indécidable, tous ces fragments, tous ces possibles que j’emprunte, toutes ces nullités vulgaires et ennuyeuses, tous ces vices inavouables, tous ces mensonges à moi-même, tout ce que je ne sais même pas de moi-même, tout ça risque de s’effondrer dans une réponse standardisée à peine individualisée par une voix mal ajustée. Tout ça pour ça. Le tableau bigarré de ma subjectivité grossièrement pixelisé par l’entrée dans l’échange de mots.

Je comprends alors, et alors seulement, à 40 ans, tous ces gens qui n’aiment pas parler. Qui se méfient de la parole. Qui ont peur de parler. Qui regrettent de parler. Qui reprochent à la langue commune la ruine qu’elle provoque en soi. Trahison qu’ils disent. Que ce soit à un guichet de banque, ou avec sa femme. Avec un ami, avec un chien, avec un mort. Je parle, donc j’anéantis. J’éteins en moi les mille feux simultanés de mes existences sans mot. Je parle, je te parle, et je disparais.

Faire parler. Torture. Parle-moi. Torture. Comment vas-tu ? Béance. On éteint tout. Réduction du paquet d’ondes que j’étais en un point situé et ralenti qui dit « ça va pas trop, et toi ? ».

Et puis, quand même, à 40 ans, les rigidités, déjà, les lassitudes, le sentiment de savoir, avoir fait mille fois le tour d’une question sans avoir jamais trouvé de place pour se garer, s’être garé mille fois au même endroit sans y avoir penser, penser toujours pareil, ne pas savoir qu’en penser, se connaître, s’insupporter, s’aimer-se consommer de façon compulsive et en être dégoûté. Alors, la parole, là, ouvre des possibles. L’autre en me parlenat fait le ménage et balaye cette poussière de motmies. Il ouvre les fenêtres. Ses mots aèrent. Enfin, je ne suis plus seul avec ce moi que je déteste. Enfin, l’autre me sort de moi-même. Et toi, tu en penses quoi ? Il faut alors espérer qu’il n’aie pas à ce même moment la hantise de me parler et de s’effondrer. Parle-moi, je te soutiendrai, je t’aiderai à ne pas te trahir, je te laisserai le temps, tu pourras parler longtemps et déambuler comme en toi-même. Je serai ta ville, ton cerveau, tes silences. Je prendrai tes mots sans te prendre pour tes mots. Allez, parle-moi.

Trois essais sur la théorie du langage chez l’enfant Jeanne

Premier essai : à table, entre deux carottes, Jeanne montre la bougie allumée et demande « pourquoi c’est une bougie? ». La raison et la famille ne s’en sont toujours pas remises.

Deuxième essai : dans le parc, Jeanne privé de pain au chocolat par sa mère lance un péremptoire : « Je ne suis plus ta mère ». Sa mère, choquée, lui offre le pain au chocolat.

Troisième essai : dans le train, Jeanne et son père passent devant une gare. Jeanne : « On s’est déjà arrêté ici, je m’en souviens ». Le père, diplomatique : « Non, je ne crois pas. » Jeanne toujours aussi péremptoire : « Non on n’a pas été ici. Je ne me souviens plus ».

Questions impossibles, confusion des êtres, mémoire multiple. Poésie.

L’inexprimable

Sous ce titre paru aux éditions QVLPDRR en 2019, un livre inestimable. 512 pages totalement hors-sujet. D’ailleurs, je me suis refusé à l’écrire. Mes lecteurs seront furieux. C’est déjà un grand succès.

Il était une fois les gilets jaunes

Écoutez les enfants, il était une fois, écoutez, regardez-là, il était une fois, on pourrait croire, mais oui, c’est bien ça, dans ce feu qui crépite – crépiter c’est comme croquer une chips – le feu oui qui mange des chips, mais sans trop de sel hein, et pas trop grasses les chips, parce que sinon le feu devient gros et gras, et puis il est sédentaire le feu, il bouge pas, il risque l’hypertension, l’AVC ou l’infarctus, le feu qui crépite, là, écoutez, regardez, ce feu d’il y a très longtemps, longtemps avant les chips et les pommes de terre, avant la colonisation malheureuse qui a apporté les tomates, le chocolat et la supériorité de l’homme blanc. Donc il était une fois un prince. Et une princesse. Là, dans le feu, regardez, ce n’est pas le prince qui mâche les chips, ni la princesse, qui dorment, tous les deux, nus. Tout nus, sans pyjama, écoutez, regardez. Ils sont grands, beaux. Et aussi, ils sont petits et très laids. Il était une fois, le prince et la princesse qui avaient autour de leur lit des milliers d’enfants. Des enfants partout qui dormaient où ils pouvaient parce que le château était assez petit. Je dis dormaient mais en fait, ils avaient beaucoup de mal à dormir. Parce qu’il y avait trop de bruits. Des bruits bizarres qui venaient de partout. La radio diffusait en ce temps-là des nouvelles du futur qui arrivait devant le château. Sur le rond-point qui faisait face au pont-levis, d’étranges paysans mal élevés habillés en jaune réclamaient des bananes, de l’or et les cheveux de la princesse. Aussi, en sus des revendications salariales et politiques, résonnaient dans tout le pays d’insupportables voix qui racontaient sans cesse des il était une fois et autres histoires avec queues et têtes. Et puis j’oubliais, ce qui empêchait particulièrement le sommeil, c’était ce fond diffus cosmologique de bruits de chips industrielles, qui craquait comme si les murs prenaient un malin plaisir à se moquer des recommandations sanitaires pour mieux manger et plus bouger. Les murs grossissaient à vue d’œil. Heureusement, dans ce pays-là, tout le monde était aveugle. Donc les murs grossissaient, ou pas, on ne sait pas trop. Ils étaient en vieilles pierres très jolies et rugueuses. C’était bon de les frotter avec le bout des doigts et d’avoir de la craie qu’on pouvait étaler sur les visages, ou goûter en secret pour assécher la langue. Il était donc une fois – mais il est tout à fait possible que ce soit arrivé plusieurs fois- le prince et la princesse et tous les enfants de sang royal qui se retournaient dans leurs lits, couches, poutres et autres placards. De temps en temps, un rêve venait entrecouper leur éveil nocturne. On rêvait d’horribles travaux dans le marketing, d’échecs répétés au bac, de chute délicieuse dans du crottin de cheval, de faire pipi sur la tête du roi qu’on n’avait pas vu depuis bien des était une fois, de soirées pyjamas parfaitement silencieuses à regarder les bougies résister aux chips. Quand tous les matins sonnait dehors la révolte des gilets jaunes, tout ce petit monde se levait et prenait, cerné, hagard, malheureux, son petit-déjeuner. Purée de banane, miel d’or et cheveux soyeux à la sauce sauce. Tout ce que réclamait la populace, ils l’avaient, et pourtant, ils n’en étaient pas plus contents. S’ils savaient se disait le prince en étirant un long cheveu d’entre ses molaires. Quelques enfants étourdis et très jeunes tapaient sur les tableaux de famille, croyant que c’était les ancêtres qui mâchonnaient ainsi des crackers sans partager ou qui contaient des histoires sensées à longueur de temps. Quel vacarme ! Il fallait que dieu intervienne. Mais dieu, qui n’existait pas encore, refusait. Le dieu qui n’existait pas aimait bien le bruit. Il avait créé la radio, les murs et les bananes exprès pour briser le silence. Prier dieu n’aurait donc servi à rien. Le prince et la princesse avaient plutôt l’habitude de cracher en l’air en direction de dieu – mais pourquoi donc en l’air plutôt que par terre, car un dieu qui n’existe pas est partout, ils pouvaient donc aussi bien cracher sur leurs enfants ou dans le feu ça n’aurait rien changé – donc ils crachaient pour signifier leur mécontentement. Ils auraient d’ailleurs été étonnés que tant de gens prient dans la véritable histoire des humains, vue la vie qui leur était réservée. Pourquoi ne pas maudire chaque jour des dieux qui font chier ? Étrange en effet. Ce prince et cette princesse n’ont semble-t-il pas perdu toute leur raison au milieu de la folie. Ils méritent bien qu’on les suive encore un peu. Il était une fois, écoutez les enfants, regardez nos deux dignes personnages, petits et grands, moches et beaux, déambuler avec leurs enfants dans le château trop étroit. Le jeu préféré de la famille, c’était cache-cache. Un jeu très compliqué. Le but du jeu, c’était de ne pas trouver quelqu’un qui se mettait devant vous. En somme, il fallait s’éviter pour gagner, ce qui n’était pas évident tant les corps prenaient tout l’espace. Le prince et la princesse avaient eux aussi leur jeu. La nuit, toujours nus, ils repéraient un enfant endormi, en plein rêve de promotion au poste de responsable informatique dans un grand groupe pharmaceutique ou de saut à l’élastique collant. Ils s’assuraient que les enfants environnants ne regardent pas dans leur direction, glissaient l’enfant rêvant dans un coffre à trésor capitonné et confortable, puis jetaient le coffre dans les douves, s’assurant par un dernier regard derrière une meurtrière que les gilets jaunes sauvent bel et bien ce fruit de leur amour tombé de l’arbre généreux. Le lendemain, ils défiaient les frères et sœurs de trouver le manquant, ce qui n’amusaient guère les loulous. Eux, ils n’aimaient pas trouver, ce qu’ils aimaient, c’était le cache-cache de ne pas trouver. Mais, écoutez, regardez, j’avais oublié, il était une fois un dragon sage, handicapé, autiste bègue et impuissant, triste. Ce dragon, qui crachait du feu, évidemment, mais sans colère contre aucun dieu ni goût particulier pour les chips, se désolait de décevoir les enfants. En effet, chaque fois que notre dragon enflammait un village, ces derniers entendant le crépitement gras salé qui embrasait leurs maisons ainsi que l’air ambiant se ruaient vers le seigneur à écailles, attendant qu’il partage son trésor amidonné. Mais rien ne venait, que de la chaleur sans tendresse et la vue des jouets en bois calcinés. Alors, ils enfilaient les gilets jaunes-noircis de leurs parents défunts ou presque, et se mettaient sur le rond-point le plus proche pour réclamer ce qui leur semblait avoir été promis pendant la destruction de leur monde. Des chips ! Des chips ! Des chips ! Ils ajoutaient au vacarme pendant que le dragon allait brûler un autre village, plus loin, espérant qu’un jour sortirait de sa bouche infernale une chips, ou même une frite, capable de faire oublier tant de malheur enfantin. Un jour que le dragon n’avait plus de village à brûler, il vint taper à la porte du château. Le pont-levis s’abaissa. Il était une fois. Cela faisait bien longtemps que ce pont-levis ne s’était pas ouvert. Les milliers d’enfants de sang aristocratique accueillirent le malheureux monstre par des câlins. Ils connaissaient bien l’attachement, le traumatisme et la résilience, eux qui avaient perdu tant de frères et sœurs sans s’en rendre compte. Ils se disaient aussi que peut-être, c’était le dragon qui avait mangé leurs semblables, et qu’il voudrait bien, si on était gentil avec lui, les rendre, par devant, ou par derrière. Derrière lui justement, alors que le pont-levis allait se relever, les milliers d’enfants révoltés couraient, sans vraiment savoir pourquoi, et surtout parce qu’ils en voulaient au dragon et aux grands bourgeois pour tout ce bruit de chips sans en voir la couleur. Il était une fois. Ils réussirent tous à rentrer. C’était vraiment serré. Jouer à cache-cache allait vraiment devenir difficile. En outre, les uns voulaient des chips alors que les autres ne supportaient plus leur bruit. Les enfants en jaune se ruèrent sur les murs du château, posèrent une oreille dessus. Le doux crépitement qui agaçait tant les enfants du prince et de la princesse les berça eux dans l’illusion d’être enfin satisfaits. Ils se mirent à manger la pierre. Ce n’était pas des chips, mais cela crépitait. Quel plaisir, enfin ! Le dragon regrettait que ce bonheur imprévu ne vienne pas de lui, mais fut soulagé de constater qu’il n’avait pas tout gâché. Quand le château fut entièrement mangé, le bruit des chips et des pierres cessa. Écoutez les enfants, regardez, le feu s’est éteint. Il était une fois, des milliers d’enfants couchés près d’un dragon dépressif, d’un prince et d’une princesse, dormant à la belle étoile. La radio ne diffusait plus rien. Les chips se taisaient enfin. Personne ne rêva d’or ni de banane ni de cheveu royal. La nuit fut calme. Dormez bien les enfants. Je vous aime. Bonne nuit. Et je vous promets que cette histoire de coffre à trésor est vraiment très confortable.

Exercice de libération (1)

Je me tiens debout. J’aurais pu commencer allongé, accroupi ou dans une infinité d’autres positions. Je me tiens debout. Simplement. C’est mon debout. Mon debout de maintenant. Aucun texte fini ne pourrait épuiser la description de ma position. J’utilise trois mots « je suis debout » et pourtant ce réel dépasse infiniment mes capacités de penser et de parler. Je suis debout. A chaque seconde, je suis debout différemment. Ailleurs. Après. Avant. Ici. C’est déjà une expérience fulgurante, fascinante pour qui n’y associe aucune signification.

Je décide de ne bouger autant que possible que le bras droit. Je ne veux pas me demander pourquoi ce bras et pas l’autre, et pourquoi le bras plutôt que la jambe. C’est le bras et c’est parfait comme ça. J’essaye de prendre toutes les positions possibles pour ce bras. Et je découvre, stupéfait, que je suis là encore en plein milieu de l’infini. Il existe une infinité de positions possibles pour mon bras. La moindre variation spatiale d’un doigt, du coude, du poignet compte. Je bouge dans l’infini. Et pourtant, je pourrais bien balayer tout l’espace possible. Par le mouvement, je peux épuiser toutes les positions possibles de mon bras. Je retrouve là le paradoxe antique des positions successives qui rendent infinie n’importe quelle longueur finie. Je souris. Je ne devais bouger que le bras, et voilà que la bouche s’y met. Je suis debout, je bouge le bras et cela suffit à me rendre sage, heureux, vivant.

En explorant cet espace des possibles avec mon bras, je découvre des positions inédites. Jamais je n’ai fait ceci avec mon bras, ni cela. Jamais mon corps n’a été dans cet état-là. Ce n’est pas techniquement impressionnant. Mon bras est plié, le côté de ma main appuie contre ma tête. C’est nouveau pour moi. Et cela ne veut rien dire. Je suis libéré du carcan de mes gestes habituels et de celui du sens commun. Je constate juste que je n’ai jamais fait cela et que cela n’a aucun sens. C’est le début de la liberté. Si je fais ça avec les autres parties de mon corps, et avec mes mots, puis avec toutes les ressources dont je dispose, je suis bien parti sur le chemin de la libération. Je souris une fois encore. Je suis excité.

Mais aussi, j’ai peur. Ce n’est pas bien. Je baisse mon bras. On ne sait jamais. J’ai peut-être commis un crime, dans l’absolu. Un crime abstrait de sang. Un crime potentiel. Tous les crimes potentiels. Je vois mon père, ma mère, ma soeur, mes proches, ma femme, mes enfants, mes collègues, l’humanité désapprouver. Cette liberté du bras, c’est grave. Très grave.

J’aurais peut-être du bouger la paupière. Ou un orteil.

Toute libération est ambiguë, mêlant le plaisir et la menace, la satisfaction et la crainte, le contentement et l’appréhension. Vais-je aller trop loin ? Mais que voudrait dire, aller trop loin ? Je me rassure en reprenant une activité habituelle. Je me réfugie dans la routine. Je me fais un café, j’écoute de la musique. J’écris. Je rentre dans l’ordre.

Si je suis téméraire, la prochaine fois, je bougerai la jambe, ou j’émettrai un son. Mieux vaut être prudent. J’ai été éduqué pour ne pas faire trop de vagues. Trop de vagues, c’est pour l’océan. Et il est interdit de se prendre pour l’océan.

 

Blanc

Il est seul, chez lui. Sa famille n’est pas là. Il ne travaille pas aujourd’hui. Le ristretto était bon. Que faire ? Il pose le livre sur les Aborigènes d’Australie. Quelle horreur ! Tous ces peuples détruits, toutes ces cultures détruites. Plus tard, on voyagera dans les modes de vie, et on pourra peut-être revivre comme eux, en combinaison haptique et casque 3D. Pour l’instant, il est seul. La photo de couverture montre un Aborigène que sa fille a pris pour un monstre, tant il est paré, peint, portant un étrange objet coloré sur la tête. Alors, l’homme se déshabille au milieu du salon. Il va dans la chambre de sa fille, prend les tubes de peinture, et commence à se parer. Il ne sait pas comment. Il sait pourquoi. Par deuil. Par culpabilité. Pour réparer les affronts. Pour honorer des morts affreuses et des souffrances terribles. Son doigt dessine des courbes et des angles, blancs. Faut-il tourner autour du téton ? Comment peindre la honte d’être occidental sur un corps ? Se peindre seul, quelle tristesse, alors qu’eux préparaient leurs cérémonies en groupe, dans la joie, la spiritualité, la dignité. Il regarde les taches de peinture au sol. Il arrête. Reprend en se barbouillant le visage de peinture rouge, devenue rose avec le blanc utilisé juste avant. Je suis un cochon. Un cochon qui rêve de culture, d’appartenance, d’une existence entourée, signifiante, liée aux ancêtres et aux enfants. Il jette la peinture sur la bibliothèque, à peu près là où sont rangés les livres sur la colonisation et le capitalisme. Il entame une danse grotesque, malhabile, la première danse d’une culture naissante. Là, seul, il refait le monde. Il est le serpent créateur minable. Le python piteux des adorigènes blancs. Il est le Temps du Rêve crasseux qui se débarbouille. Il ferme les yeux. Les clichés qui colonisent son âme de touriste culturel, il les assume soudain. Il faut qu’il en passe par là, pour exorciser, purger, brûler la graisse de violence et d’aliénation. Jouer au sauvage. Être sauvage. Retrouver quelque chose du début, tout miser sur la confusion car il en ressortira toujours le sang des origines. De l’ordre. De la pureté. Un monde. Bientôt. Fatigué, l’homme s’endort sur le plaid en fausse fourrure. Quand sa femme rentre du travail, avec les enfants qu’il a oublié d’aller chercher, il dort encore. Personne ne dit rien. Tu sais, ce n’est pas un monstre, l’homme sur le livre. Moi non plus d’ailleurs. J’ai utilisé ta peinture. Je t’en rachèterai. Mangeons, j’ai faim.